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Mieux que Dolly le clone?

On a créé un spermatozoïde transgénique
Une équipe d'Hawaii a obtenu des souris porteuses d'un nouveau gène en le faisant «capter» par un spermatozoïde. Révolution en vue pour l'élevage.

Par CORINNE BENSIMON

Le mardi 18 mai 1999

Le spermatozoïde nouveau est né, à Honolulu. Un spermatozoïde transgénique, pionnier de sa catégorie. Les rayons du génie génétique comptaient déjà toute sortes de virus, cellules et organismes au patrimoine génétique savamment bricolé. Voici que débarque une cellule sexuelle, mâle en l'occurrence: un spermatozoïde de souris doté d'un gène de plante. Introduit dans un ovule, il produit un souriceau transgénique, porteur de ce nouveau caractère végétal.

La prouesse aurait de quoi attiser les débats sur les limites sans cesse repoussées de la manipulation de la reproduction animale, voire humaine. Cependant, l'article publié cette semaine dans l'hebdomadaire américain Science par Ryuzo Yanagimachi et ses collègues n'incite guère aux états d'âme. Leur «super spermatozoïde» a été conçu avant tout comme un «nouvel outil» prometteur, pour la production de bétail transgénique. Depuis vingt ans, ce créneau d'élevage fait rêver la médecine et les firmes de biotechnologies. Déjà, quelques labos dans le monde s'enorgueillissent d'un petit cheptel de brebis et chèvres transgéniques sécrétant des protéines humaines médicamenteuses dans leur lait, contre la mucoviscidose ou l'infarctus. Mais leurs «récoltes» sont encore notablement maigres. Faute d'une technique efficace permettant de modifier en routine le patrimoine génétique de centaines de caprins, ovins et bovins, le secteur peine à passer à la phase industrielle. Le spermatozoïde transgénique d'Hawaii se promet de l'y propulser.

Il ne paie pourtant pas de mine, ce spermatozoïde high-tech. Il a même une drôle de tête, genre gueule cassée, et pour cause. On lui a fait sauter la membrane, cette fine pellicule qui protège son unique trésor, son petit noyau où sont rangés tous ses gènes. En plus, il a perdu sa queue, arrachée par une décharge électrique. Disons le tout net, en citant Ryuzo Yanagimachi et ses collègues: leur super spermato est un «spermatozoïde mort» puisque bien incapable, en son piteux état, de partir à l'assaut d'un ovule. Qu'importe ce handicap fâcheux : pour qu'il accomplisse malgré tout son mâle destin de cellule fécondante, une pipette fera le taxi, le saisira et le déposera au cœur de l'habitacle femelle, manip bien connue sous le nom d'ICSI, injection intracytoplasmique de spermatozoïde. Qu'importe en effet, l'essentiel est ailleurs: ce spermatozoïde ainsi «blessé» est devenu capable de produire un animal transgénique.

C'est ce que démontre Ryuzo Yanagimachi, sommité mondiale de la recherche en biologie de la reproduction, dans cet article de Science. Il prouve qu'un spermatozoïde dont la membrane est déchirée peut «attraper» un gène étranger présent dans son environnement et devenir ainsi «transgénique». Cela n'est guère surprenant en théorie, cette membrane servant vraisemblablement à protéger le patrimoine génétique du spermatozoïde contre toute contamination, notamment par de l'ADN viral. De fait, les biologistes d'Hawaii ont plongé des spermatozoïdes ainsi lésés dans une solution contenant des centaines de copies d'un gène étranger à l'espèce, en l'occurrence un gène de plante commandant la fabrication d'une protéine fluorescente - un gène «marqueur» utilisé pour tester la faisabilité d'une manipulation génétique. Puis ils ont fécondé des ovules avec ces spermatozoïdes. Résultat, après transfert des embryons obtenus dans des souris «mères porteuses»: 20 % de naissances, toutes transgéniques, sont porteuses du gène fluo. De quoi faire rêver les chercheurs qui tentent de fabriquer du bétail transgénique.

Avec la technique utilisée jusqu'ici, leur taux de succès est plutôt de l'ordre de quelques pour cent. Depuis la naissance du premier souriceau transgénique en 1974, elle reste, dans son principe, inchangée. Le gène étranger est tout simplement injecté, via une micro-pipette, dans le noyau d'un tout jeune embryon au stade une cellule (un ovule qui vient d'être fécondé). La méthode marche plutôt bien pour fabriquer des souris transgéniques, (environ 20 % de succès) mais échoue le plus souvent quand on passe aux gros mammifères. Question de qualité de l'ovule, souligne Yanagimachi. Transparent chez la souris, il est opaque chez le bétail, ce qui rend difficile le contrôle de l'injection du gène. «Ce sont ces échecs répétés qui ont suscité un tel engouement pour le clonage, note Bernard Jégou, spécialiste de la spermatogenèse à l'Inserm. Faute de pouvoir fabriquer à volonté du bétail transgénique, on imagine de "recopier" à l'infini un bovin ou ovin transgénique obtenu à grand peine.» Ironie de l'histoire, la percée hawaiienne pourrait bien porter un coup singulier à la voie ouverte par la naissance de Dolly la brebis, premier clone d'adulte. «Si la technique marche aussi bien sur le bétail que sur la souris, estime Bernard Jégou, il est probable que les investissements - scientifiques et surtout financiers - sur le clonage d'adulte perdront une grande part de leur intensité.» Le spermatozoïde transgénique, meilleur ennemi des clones?.

 

 
LE MONDE / 07 Mai 1999 / Page 20
Sinogen, symbole des ambitions chinoises

     EN CHINE, le débat " éthique " sur le bon usage des organismes génétiquement modifiés (OGM) n'est pas d'actualité. Le gouvernement chinois soutient clairement, et depuis plusieurs années, ce type de culture : plus de 150 000 hectares - principalement de coton, de tomates, de poivrons - sont désormais plantés dans l'est et le sud du pays.

Pour commercialiser ces produits, le gouvernement a accordé au total six licences : cinq à des acteurs chinois et la dernière, en 1997, au groupe américain de biotechnologies Monsanto, qui cultive sur place du coton transgénique. " Nous faisons désormais partie, avec les Etats-Unis, le Canada et l'Argentine, des quatre plus grands pays commercialisant des plantes génétiquement modifiées ", explique fièrement le professeur Zhangliang Chen, vice-président de l'université de Pékin, une institution qui détient trois des licences chinoises. La Chine est cependant loin derrière les Etats-Unis, dont la surface d'OGM cultivée est 170 fois supérieure !

Pour justifier son orientation, le géant asiatique met en avant une nécessité économique. " Les cultures transgéniques, résistant aux virus ou aux insectes, présentent des rendements supérieurs de 15 % à 20 % à ceux des cultures traditionnelles. Ceci est important, car notre pays va avoir un problème pour se nourrir ", analyse M. Chen. " La Chine, c'est aujourd'hui, à l'échelle de la planète, 23 % de la population sur seulement 7 % de la terre cultivable. Et ce déséquilibre va s'aggraver, ajoute-t-il, nous serons 1,5 milliard en 2025, alors que la surface de terre cultivable va diminuer avec l'urbanisation du pays. Nous allons, de plus, avoir un problème d'irrigation car bientôt l'eau va manquer. " Pour trouver des solutions, le pays s'est lancé dans un programme d'ampleur : augmentation des subventions gouvernementales aux centres de recherche, passerelles entre universités et entreprises encouragées, ouverture aux coopérations internationales de recherche...

PROJETS DE COTATION

Le professeur Zhangliang Chen a saisi cette opportunité pour créer en 1993, Sinogen, une des premières entreprises de biotechnologie chinoise , qui attire déjà des convoitises étrangères. Le groupe américain de capital-risque Hambrecht & Quist (H & Q) a misé sur Sinogen dès 1995 : " Plus de 10 millions de dollars au total ont été investis depuis cette date par ce partenaire ", explique M. Chen. Il est vrai que l'investisseur américain n'a pas misé sur un inconnu. Zhangliang Chen, à trente-huit ans, collectionne les distinctions et les honneurs. Ancien étudiant de l'université de Washington, il a été désigné par Time Magazine comme " un des 100 jeunes espoirs mondiaux pour le prochain siècle ". Son entreprise de biotechnologie, qui emploie désormais 300 personnes, travaille sur les produits agricoles et pharmaceutiques. Elle a enregistré, en 1998, un résultat net de 62 millions de yuans (environ 46 millions de Francs, 7 millions d'euros) pour un chiffre d'affaire s de 210 millions. En juin 1999, Sinogen devrait être cotée dans son pays.

A l'image de la biotechnologie chinoise, M. Chen ne compte pas en rester là . " Nous avons le projet, avec l'aide de H & Q, d'être cotés aux Etats-Unis en entrant au Nasdaq ", précise-t-il.Et d'étendre désormais ses recherches à d'autres produits. " Après les tomates génétiquement modifiées, nous travaillons particulièrement sur le riz et le blé. "

LAURE BELOT

 

 
LE MONDE+ / 07 Mai 1999 / Page 20
L'industrie agrochimique impose une nouvelle révolution verte

     " NOUS ALLONS contribuer par de nouvelles techniques, intégrant les biotechnologies, à agir non seulement sur la protection des cultures, mais aussi sur la nature même du produit final ", souligne Georges Santini, porte-parole de Rhône-Poulenc Agro France, promoteur d'un coton génétiquement modifié qui résiste aux herbicides. " Aujourd'hui, nous élargissons la palette des outils mis à la disposition des agronomes ; demain nous offrirons aux transformateurs une matière première agricole aux qualités nutritionnelles, gustatives ou industrielles améliorées. "

Les premières plantes transgéniques mises sur le marché, dès 1995 aux Etats-Unis, présentent surtout un intérêt pour les agriculteurs : elles sont susceptibles de réduire la quantité de produits phytosanitaires utilisés pour protéger les cultures. La promesse d'une nouvelle révolution verte donne des ailes aux grands groupes agrochimiques, tels les américains Monsanto, DuPont et Dow, le suisse Novartis, l'allemand Agrevo (groupe Hoechst), le britannique Zeneca ou le français Rhône-Poulenc Agro. Les produits vedettes sont des sojas et maïs obtenus par une modification génétique qui leur permet de supporter, sans inconvénient, un herbicide couramment utilisé en agriculture. En présence de ce produit, toutes les mauvaises herbes périssent, laissant la plante cultivée se développer de façon optimale. L'autre innovation biotechnologique est constituée de plantes résistant aux agressions des insectes, comme le maïs capable de se protéger contre des chenilles de lépidoptères.

Aux Etats-Unis, ces nouveaux outils, parce qu'ils améliorent le rendement des cultures et permettent d'éliminer plusieurs étapes polluantes, ont connu un engouement record. Les " farmers ", compte tenu des bénéfices qu'ils en tirent, les ont massivement adoptés. Les plantes modifiées ont fait des émules en Argentine, en Chine et au Japon, qui déclarait récemment les biotechnologies " priorité nationale ". Les pays en développement, soucieux de nourrir une population exponentielle, pourraient escompter une hausse de leurs rendements agricoles de 10 % à 25 % par la substitution aux variétés classiques de plantes OGM adaptées.

De sorte que les capitaines de l'agrobiotechnologie croient à l'avenir des OGM. Même si, dans les pays d'Europe particulièrement secoués par les récentes affaires de la vache folle, ils sont tenus d'avancer à pas comptés. Chez Novartis Seeds, la première société à avoir commercialisé des OGM en Europe - 1 500 hectares de maïs autoprotégé contre la pyrale, un ravageur du maïs, ont été cultivés en France en 1998 -, on déclare souscrire au souhait du consommateur d'avoir le choix de manger ou non des OGM.

LAISSER LE CHOIX " Dès la commercialisation de nos premières variétés transgéniques, en 1998 en Europe, nous avons été en faveur de la création d'une filière non OGM ", revendique Christian Morin, directeur de la communication des grandes cultures chez Novartis Seeds. " La comparaison est le seul moyen pour que le consommateur voit aussi les bénéfices des OGM, parce qu'il y en a ! "

Même son de cloche chez Monsanto, le leader mondial des OGM (15 millions sur les 20,5 millions d'hectares consacrés aux OGM aux Etats-Unis relèvent de leur technologie) : " La pire des choses serait que le consommateur ait le sentiment que l'on ne lui donne pas le choix ", estime Stéphane Pastereau, coordinateur scientifique. " Nous soutenons la création d'une filière non OGM car nous pensons que le développement des OGM en dépend ", précise plus crûment François Thiboust, directeur de la communication " biotechnologies " de la société Agrevo.

Les entreprises françaises participent, au travers de leurs organisations professionnelles, en liaison avec l'Institut national de recherche agronomique (INRA) et les organisations de consommateurs, à un groupe de travail lancé il y a huit mois, pour étudier la faisabilité d'une filière garantie " sans OGM ". Dès l'automne 1999, les premiers résultats devraient permettre d'apprécier l'utilité et la faisabilité des filières " non OGM ". Les entreprises des science de la vie militent pour le choix d'une méthode fiable de détection des OGM, l'établissement d'un seuil de tolérance pour pallier les risques de " contamination fortuite " et celui d'une liste de produits exemptés d'étiquetage (pour des produits dont il n'est pas possible de décréter s'ils sont ou non OGM). Une chose est sûre : " Le coût final des produits sans OGM sera inversement proportionnel à la quantité semée ", prévient Didier Marteau, agriculteur et président du groupe de travail.

PRAGMATISME

Si près de 7O % des consommateurs français, selon les sondages, souhaitent avoir le choix dans leur assiette, rien ne dit qu'une fois les produits dans les rayons, leur acte d'achat n'ira pas vers les produits de masse, OGM pour la plupart. " Il faut que le consommateur comprenne que la filière non OGM aura un surcoût et qu'il ait en conséquence la perception que le produit est différent ", souligne M. Santini. " Or, nous avons la certitude qu'en terme de sécurité, de qualité alimentaire et gustative, les produits sont équivalents. "

Les agriculteurs, par le biais de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), participent à ce groupe de travail qu'ils ont initié et réclament une protection plus large des agriculteurs comme des consommateurs. Mais une certain pragmatisme prévaut ici aussi. " L'interdiction des OGM en France menacerait notre recherche, notre agriculture et, par là, notre indépendance alimentaire. En revanche, elle n'empêcherait pas le déferlement des produits issus d'OGM en Europe ".

De l'avis de tous, y compris des distributeurs, l'intérêt bien compris de la filière agricole et agroalimentaire est, non pas de refuser les plantes transgéniques, mais d'encadrer leur développement. La mise en route d'une filière non OGM est aussi une manière " politiquement correcte " de... banaliser les OGM.

VERONIQUE LORELLE

 

 
LE MONDE++ / 07 Mai 1999 / Page 20

La grande distribution attise le débat sur les aliments transgéniques.

Un marché en pleine explosion

     Les surfaces cultivées en OGM : elles ont plus que doublé en 1998, passant de 11 millions d'hectares en 1997 à 27,8 millions en 1998 (hors Chine), selon l'International Service for the Acquisition of Agribiotech Applications (Isaaa). Alors que le soja et le maïs représentent actuellement 82 % de la production transgénique, les experts prédisent la conversion, d'ici 2005, des principales cultures en OGM.

Les Américains, champions de la production : l'Amérique du Nord représente 84 % des surfaces cultivées en OGM dans le monde, dont 2,8 millions d'hectares pour le Canada et 20,5 millions pour les Etats-Unis. Dans ce dernier pays, 40 % des surfaces consacrées au soja étaient cultivées en OGM en 1998. Pour le maïs, la proportion s'élevait à 25 %.

Les autres producteurs : l'Argentine, avec 4,3 millions d'hectares, se consacre au soja, dont 60 % de l'assolement est en OGM. La production des autres pays reste symbolique : l'Australie, le Mexique, l'Espagne, la France et l'Afrique du Sud représentent, ensemble, moins de 1 % de la production mondiale. La Chine, dont la production est difficile à connaître, n'est pas prise en compte dans ces statistiques.

Le marché : selon l'Isaaa, le marché des plantes génétiquement modifiées a été multiplié par vingt de 1995 à 1998, passant dans cette période de 75 millions à 1,5 milliard de dollars. Il pourrait atteindre 25 milliards de dollars en 2010.

 

 
LE MONDE / 20 Avril 1999 / Supplément

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Commerce et santé, un couple à risques

Les OGM, un bien ou un mal pour les pays en développement ?

Les organismes génétiquement modifiés pourraient représenter un espoir, mais ils ne sont pas la panacée

     Les organismes génétiquement modifiés (OGM) peuvent-ils contribuer à réduire la sous-alimentation, qui touche actuellement 800 millions de personnes dans le monde ? Assureront-ils demain la sécurité alimentaire de la planète, peuplée, en 2025, selon les prévisions les plus basses, de 9 milliards d'habitants ? A ces deux questions, la réponse est : non. A moins que... A moins que soit modifiée l'organisation économique mondiale, à moins de promouvoir une autre distribution des ressources alimentaires, à moins que les pays en développement inventent une autre exploitation de leurs terres...

Pis : si le génie génétique constitue un indéniable atout pour l'amélioration des variétés végétales, ces avantages concernent, pour l'essentiel, les agricultures des pays industrialisés. A mesure que s'étend la culture des plantes transgéniques (elle concerne déjà plus de 30 millions d'hectares, situés pour l'essentiel aux Etats-Unis), le fossé entre le Nord et le Sud pourrait donc s'accentuer. D'autant que certaines innovations génétiques, loin de répondre aux préoccupations agronomiques du tiers-monde, pourraient rendre inutiles des produits dont il était jusqu'alors l'unique fournisseur. Ainsi l'huile laurique, traditionnellement extraite des noix de coco ou des palmiers, peut-elle désormais être produite par du colza transgénique.

Une évolution qui pourrait menacer la sécurité alimentaire de nombreux pays tributaires des recettes engendrées par l'exportation de ces substances.

En théorie, pourtant, les cultures les plus répandues dans les pays du Sud, tels le manioc ou le riz, pourraient, elles aussi, bénéficier de la transgenèse. En introduisant dans leur patrimoine héréditaire des gènes étrangers, on pourrait les rendre plus productives, plus résistantes à certaines maladies, mieux adaptées aux conditions climatiques, moins consommatrices de pesticides. Mais ces avancées impliquent que soient pris en compte les intérêts domestiques et locaux des populations concernées. Pas ceux des marchés internationaux, seuls visés par les grandes firmes agrochimiques et semencières.

Sur quels critères économiques ces multinationales, principales détentrices du potentiel de recherche dans le domaine des OGM, feraient-elles une production adaptée aux besoins de l'Afrique subsaharienne ? " Répondre au défi d'une alimentation suffisante pour la planète entière implique de travailler sur des variétés locales cultivées dans les pays en développement ", affirme Philippe Gay, directeur des recherches Europe-Novartis, qui précise que sa société met " certaines technologies à la disposition de l'IRRI et du Cimmyt, instituts de recherche internationaux sur le riz et le blé ". Le géant américain Monsanto, qui axe depuis plusieurs années ses campagnes publicitaires sur la sécurité alimentaire - censée être résolue au niveau mondial par le développement des biotechnologies végétales -, mène, avec le Mexique et quelques pays d'Afrique, des actions ponctuelles de coopération technologique pour améliorer la résistance aux virus du manioc, de la patate douce ou du piment rouge. Mais cette contribution reste très modeste au regard de son chiffre d'affaires (48 milliards de francs en 1997, 7,31 milliards d'euros).

Suprématie des pays industrialisés en matière de prise de brevets et de production de semences, priorité donnée aux produits d'exportation au détriment des cultures vivrières : le seul moyen, pour les pays en développement, d'espérer des innovations qui leur soient réellement utiles, est de posséder un secteur de recherche public assez puissant pour imposer ses choix.

Si les moyens manquent, nombre de pays relevent la tête. Ainsi, en Inde, où l'Agricultural Research Institute développe depuis plusieurs années des variétés transgéniques, certains travaux visent à contrecarrer les perspectives les plus alarmantes évoquées par les multinationales, telle la technologie Terminator. Cette construction génétique, à laquelle s'intéressent toutes les grandes firmes semencières, présente, entre autres propriétés, celle de permettre la stérilisation des graines, et pourrait ainsi empêcher les agriculteurs d'exploiter leurs semences d'une année sur l'autre ( Le Monde du 12 mars 1999). " Le risque d'un monopole des multinationales sur les plantes transgéniques existe donc. C'est aux pouvoirs publics d'y résister ", résume Anil Gupta, professeur à l'Indian Institute for Management. Et de fait, ainsi que le révèle cet expert dans un dossier consacré aux OGM par Courrier de la planète (juillet-août 1998), la recherche publique indienne s'oriente vers la mise au point de variétés agricoles porteuses d'un gène dont l'action serait exactement inverse de celle de la technologie Terminator. " Toute plante, hybride ou transgénique, qui possédera ce gène pourra être réensemencée chaque année sans que les caractères de la plante mère se diluent au cours des générations. Le paysan n'achèterait donc la semence que la première année ", précise-t-il. Elle sera alors, pour les pays pauvres, la première semence transgénique de l'espoir.

CATHERINE VINCENT

 

 
+LE MONDE / 20 Avril 1999 / Supplément

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Commerce et santé, un couple à risques

Jeremy Rifkin, auteur du Siècle biotech (La Découverte)
" Je crois à la loi du marché, mais elle ne suffit pas "

WASHINGTON de notre correspondant

     " La guerre du boeuf aux hormones fait rage entre les Etats- Unis et l'Union européenne. S'agit-il uniquement de protectionnisme des Quinze, comme l'affirme Washington ? - L'Europe a un bon dossier. Je pense qu'il s'agit plus d'un problème culturel que d'une guerre commerciale. Chez les Européens, en particulier les Français et les Italiens, l'alimentation n'est pas une fonction séparée. Elle fait partie d'un ensemble culturel national. Je suis favorable à un boycottage du boeuf aux hormones. " La crise de la "vache folle" est grave, mais ce n'est rien par rapport à ce qui nous attend avec le développement des organismes génétiquement modifiés (OGM). Il ne s'agit pas là d'un accident mais d'un effort délibéré pour changer l'approche de l'industrie agroalimentaire dans le monde. Même si la plupart de ces OGM devaient être sans danger, les conséquences des autres risquent d'être catastrophiques à long terme. - La biotech représente-t-elle une menace ? - Les groupes Monsanto et Novartis veulent imposer en France la production et la consommation d'OGM. Or il s'agit de l'expérimentation la plus radicale et la plus imprévisible de toute l'histoire de l'agriculture. Monsanto affirme que les croisements d'espèces ont toujours existé et qu'il s'agit seulement d'être plus précis. C'est faux. Les croisements traditionnels concernaient des animaux ou des plantes de la même espèce - comme le cheval et l'âne -, mais pas l'âne et le pommier. Un exemple : des gènes de hamsters de Chine ont été insérés dans le génome de plants de tabac pour augmenter leur production de stérol. " Cette ingénierie génétique s'applique désormais à la vie elle-même. Avec l'ADN, on peut copier, modifier, démonter et remonter des matériaux humains pour leur donner de nouvelles utilisations. Mais la vie n'est pas comme ça, elle est extrêmement complexe et composée d'espèces interconnectées. Utiliser la logique technologique pour transformer les modes de vie est potentiellement dangereux... - ... Pour l'environnement, par exemple ? - Quand vous introduisez dans l'environnement des organismes exotiques, la plupart d'entre eux s'adaptent, d'autres dégénèrent en mauvaises herbes. Que va-t-il se passer si on plante une semence génétiquement modifiée, résistante aux pesticides ou aux insectes ? Monsanto affirme que ses OGM permettront de réduire la consommation de pesticides. C'est absurde : comment les croire, alors qu'ils en produisent ? " Cultiver en laboratoire n'est pas la même chose qu'en pleine nature : rien n'empêche les gènes de s'envoler pendant la pollinisation. Si une plante résistante aux insecticides passe dans le champ voisin, y rencontre une parente sauvage, lui implante sa résistance, elle peut se répandre comme le chiendent dans toute la région. Qui sera légalement responsable ? Les assureurs ne garantissent pas les fabricants d'OGM contre les risques à long terme. Le gouvernement américain a beau affirmer que ces OGM sont sans danger, aucune science ne permet encore de contrôler les risques de ce genre. - Les éleveurs américains utilisent, pour accroître la production de lait, une hormone de croissance, la somatropine bovine (BST), accusée de nuire à la santé des vaches et des consommateurs. Le Canada vient de l'interdire. Le moratoire de cinq ans décrété par l'UE expire fin 1999. Faut-il le reconduire ? - J'ai dirigé la campagne contre la BST en 1992. C'était très important, car elle est le symbole des dangers de la biotech. Je suis heureux que les Européens y soient opposés. Aux Etats-Unis, son utilisation est protégée par la collusion entre la Maison Blanche, le Congrès et l'" agro- business ". Il ne faut pas oublier que l'agrochimie représente un marché de 29 milliards de dollars (26,68 milliards d'euros), dont 81 % sont contrôlés par dix sociétés et que celui des semences est de 15 milliards de dollars (13,8 milliards d'euros). - Vous semblez bien pessimiste. Tout est-il mauvais dans la biotech ?

Il y a deux approches, la dure, qui considère toute plante comme isolée et qui veut faire de chacune une sorte de guerrier bien armé pour lutter contre l'environnement et produire au maximum. Il y a aussi l'approche douce, plus sophistiquée, qui suit la loi du marché, mais pour développer une agriculture organique. Elle utilise la même science sans négliger les connaissances des générations précédentes. Pas d'ingénierie mais un partenariat avec la nature. - Cette révolution de la nature, cette seconde genèse dont vous parlez, ne pose-t-elle pas des questions qui dépassent l'économie et la science pour toucher au débat fondamental sur la vie ? - La manière dont nous approchons les autres créatures reflète celle dont nous voyons notre propre espèce. Si nous sommes prêts à transformer plantes et animaux en objets d'expérimentation dans un but purement mercantile, pourquoi ne le ferions-nous pas avec les êtres humains ? Mais ne nous y trompons pas : cette science est exaltante et peut être très bénéfique. Mais elle est aussi répulsive et considérée comme moralement erronée. - Les Américains sont-ils, dans ce domaine, proches des Européens ? - Les sensibilités sont différentes, comme sur la question des mères porteuses ou du clonage humain. Aux Etats-Unis, la location d'utérus est autorisée dans la plupart des Etats. Le projet de loi contre le clonage humain n'a pas été voté, faute de soutien au Congrès et en raison de l'intérêt commercial qu'il suscitait alors qu'il est interdit en Europe. Le marché est ici l'arbitre ultime. Je crois à la loi du marché, mais elle ne suffit pas : il y a aussi la culture, la société, la politique. J'espère que les Européens, pour qui le souvenir de l'Holocauste est encore proche, deviendront la référence morale du siècle prochain. "

PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DE BEER

 

 
++LE MONDE / 20 Avril 1999 / Supplément

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Commerce et santé, un couple à risques

La BST, un produit indésirable en Europe

     Montesanto, la firme américaine, devra encore attendre avant que les vaches européennes puissent être traitées à la BST (somatotropine bovine), une hormone produite par des bactéries génétiquement modifiées qui permet un accroissement de la production laitière pouvant aller jusqu'à 15 %. Selon toute vraisemblance, les Quinze vont prolonger le moratoire interdisant son utilisation. Etablie pour une durée de cinq ans, l'interdiction expirait à la fin de l'année. Mais elle devrait être reconduite sur la base d'un rapport scientifique faisant état d'effets nocifs de la BST sur les animaux traités. Un autre rapport sur la santé humaine s'interroge sur d'éventuels effets cancérigènes. Sans apporter de preuves.

Commercialisée par Monsanto aux Etats-Unis sous l'appellation Prosilac, la BST est utilisée par environ 13 000 éleveurs américains et concerne 30 % des vaches laitières du pays. Autorisée par l'agence américaine du médicament (FDA) à la fin de 1993, elle est officiellement considérée, dans ce pays, sans danger tant pour la santé animale qu'humaine. L'étude adoptée, en mars, par la Commission et portant sur le bien-être et la santé animale ne partage pas ces assurances. Les vaches traitées à la BST ont, entre autres, des risques accrus de contracter des mammites (inflammation des mamelles), de souffrir de boiteries, d'avoir des cycles de reproduction perturbés. Le comité scientifique estime par conséquent que les vaches laitières ne devraient pas être traitées avec cette hormone.

Du côté de la santé humaine, la BST pourrait entraîner l'augmentation, dans le lait des vaches, du taux d'une sustance hormonale l'IGF1 ( insuline-like growth factor) aux effets controversés. Naturellement présente chez l'être humain, cette hormone verrait son taux augmenter en cas de cancer du sein et de la prostate sans qu'on en sache plus. Mais faute d'une quelconque preuve, le comité scientifique souligne la nécessité de mener des études complémentaires.

Face à ces affirmations, Monsanto conteste fermement tout effet négatif de la BST pour la santé humaine et rappelle qu'aucune étude n'a montré de lien entre l'injection de cette substance et une quelconque augmentation de l'IGF1. En revanche, la firme ne nie pas certains risques concernant la santé animale (mammites, chute de fertilité et boiteries), mais considère qu'ils sont évités par une gestion appropriée des éleveurs. La prévention de ces risques ne pose pas de problème pour la vaste majorité des fermiers américains, assure la multinationale en faisant référence à un contrôle effectué sur le terrain par la FDA.

En janvier, le gouvernement canadien a interdit, lui aussi, l'utilisation de cette hormone, faisant notamment mention des risques de stérilité et d'infection mammaire. Prochainement, une nouvelle bataille devrait se jouer au niveau du Codex alimentarius. Cette organisation, sous tutelle de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), est chargée d'édicter des règles sanitaires communes pour les produits échangés à travers le monde.

Le cas de la BST, qui ne fait toujours pas l'objet de règles internationales, devrait être examiné fin juin. Si elle entrait dans la liste des produits inscrits au Codex, les positions européennes risqueraient d'être plus difficiles à tenir. Or, d'un point de vue économique, l'arrivée en Europe d'une substance qui vise à augmenter une production de lait limitée par des quotas peut sembler paradoxale.

MARTINE LARONCHE

 

     

 

La crise de la dioxine ne cesse de s'aggraver
Samedi 05 Juin 1999 - 16h18

BRUXELLES, 5 juin (AFP) - La crise de la dioxine en Belgique, qui a commencé la semaine dernière avec un reportage de la télévision flamande sur les farines animales contaminées avec ce produit cancérigène, a pris des proportions sans précédent, plaçant le pays en quarantaine, alors que la population est confrontée à des étals vides.

Déjà largement dégarnis depuis trois jours, les rayons des magasins et grandes surfaces vont continuer à se vider cette fin de semaine, les autorités ayant publié une nouvelle liste "noire" de produits interdits, comprenant notamment les viandes de porc, de boeuf et toutes les charcuteries et graisses animales.

En outre, la Commission européenne, qui s'est saisie du dossier, a interdit l'exportation de tout produit d'élevage belge suspect (oeuf, volaille, viande, produits laitiers).

En Belgique, toutes les viandes d'origine locale doivent disparaître des rayons, après les oeufs et les poulets, le temps de vérifier leur éventuelle contamination.

En conséquence, les Belges ont pris la direction des pays frontaliers pour aller faire leurs courses samedi. Certains ont même traversé la Manche par ferry depuis Ostende, pour acheter de la viande britannique, moins chère, mais aussi soumise à embargo théoriquement pour cause de maladie de la vache folle.

Cette crise, provoquée par la contamination de farines animales données aux animaux d'élevage, a déjà entraîné la démission de deux ministres, après que l'on ait découvert que les autorités étaient au courant de cette affaire depuis au moins un mois.

Le Premier ministre belge Jean-Luc Dehaene, qui fait face le 13 juin à des élections législatives, multiplie depuis vendredi les réunions de crise et place le "retour de la confiance" en tête de ses priorités.

M. Dehaene a assuré qu'il n'y a pas "de contamination générale à la dioxine". Par mesure de précaution, il a cependant décidé le retrait de la vente de toutes les viandes grasses, et a ordonné l'arrêt de tout abattage et transports d'animaux jusqu'au 8 juin inclus.

D'ici là, les autorités veulent retrouver toutes les exploitations qui ont été livrées avec de la farine contaminée, dont le volume est estimé à 80 tonnes.

Les doses retrouvées dans les oeufs et les poulets sont massives, et peuvent aller jusqu'à 800 fois le maximum autorisé.

Concernant les tests effectués sur les porcs et les bovins, M. Dehaene a indiqué qu'ils n'avaient pas montré de "présence effective". Aucun dosage n'a cependant été avancé.

A l'étranger, le cercle des pays ayant mis les produits belges en quarantaine s'élargit. L'Asie est venue rejoindre samedi les rangs des pays européens, américains et du Moyen-Orient qui ont déjà suspendu toute importation de produits belges.

Hong Kong et Singapour ont interdit samedi l'importation et la vente de volaille et de porc en provenance d'Europe, tandis que le Japon a décidé de renforcer les mesures de contrôle sur ces importations.

Toute l'industrie agro-alimentaire belge est menacée par cette crise qui prend des proportions de "catastrophe nationale", selon la presse, qui compare le scandale à Tchernobyl.

De nouvelles réunions ont eu lieu samedi entre les autorités et les distributeurs belges, critiques devant la mauvaise gestion de cette affaire, ainsi que les organisations agricoles.

Selon les dernières informations, l'entreprise Verkest, spécialisée dans les graisses animales et à l'origine du scandale, a livré à 10 sociétés d'alimentation d'animaux d'élevage en Belgique et deux à l'étranger (France et Pays-Bas), 80.000 kilos de graisse contaminée à la dioxine, au début de cette année.

Cette graisse a ensuite été mélangée à des farines animales, qui ont été livrées à des centaines d'exploitations.

Une enquête est en cours pour déterminer l'origine de cette dioxine. Plusieurs hypothèses ont été avancées comme l'utilisation d'huiles de vidanges ou une fuite du liquide de refroidissement.

Les patrons de l'entreprise Verkest, qui continue à tourner, ont été écroués et inculpés de faux en écriture et infraction à la loi sur les matières premières.

La Commission européenne n'a été prévenue du scandale que le 27 mai, alors que la Belgique avait envoyés des fax à la France le 3 mai et aux Pays-Bas le 12 mai.

Selon le commissaire européen Franz Fischler chargé de l'Agriculture, ces deux pays, auraient dû prévenir les autorités européennes dès réception du fax belge. Samedi, le ministre français de l'Agriculture Jean Glavany a vivement réagi, déclarant qu'un commissaire européen ne doit pas "accuser un pays".

 

Campagna per la Sicurezza Alimentare